mercredi 2 avril 2014

Thomas Vinau

Ce noir qui remonte

Les trous d'obus les fosses
les tranchées et les tombes
sont les lieux de naissance privilégiés
du coquelicot
de même que les blessures les non-dits
les plaies et les silences
sont les nurseries habituelles
du poème ...

On connaissait en Thomas Vinau un romancier original, voici qu'il nous donne un livre de poèmes : Juste après la pluie. Aux soins d'Alma, son fidèle éditeur.

"Des pièces bancales, des mots de peu", s'excuse-t-il. Une poésie "militante du minuscule, insignifiante", écrite au quotidien.

Il ne faudrait pas tant s'excuser. Aphoristiques ou plus développées, le choix des quelque 250 pièces qu'on lit ici fait en sorte que s'équilibrent les plus légères et les mieux pensées. Et puis c'est d'un ton bien personnel, qu'il s'agit, qui fuit la désinvolture, affirmant un sentiment du monde rassurant et troublé à la fois. On y pointe à l'occasion une philosophie qui, toute portative qu'elle soit, leste le livre durablement :
... voilà le véritable mouvement
de la lumière
ce noir qui remonte
de tout au fond du monde
et fait pousser les fleurs.
Jean-Marie Perret.

Thomas Vinau, Juste après la pluie, Alma Editeur, Paris, 2013.

jeudi 19 juillet 2012

Adonis

'Non pas l'estuaire des miroirs,
non pas la rose des vents.
Toute chose est chemin,
les frontières et leurs étendards,
l'embrasement, les barricades,
la rencontre et son ascension,
la voix, ma voix dans mes paumes,
les oiseaux qui s'éloignent
et laissent leur nom parmi les branches,
les branches et leur histoire.'...
Etonnants poèmes, que ceux d'Adonis. Par moments semble s'esquisser un apologue, se nouer une histoire, et puis le flot tourbillonne encore, il ne reste qu'à se laisser flotter, comme un bouchon. Et de cette action incessante de nommer, de lier, séparer, nier, réaffirmer, de cette multiplication souveraine des points de fuite, le poète fait une sorte d'épopée.
'Nous avons inauguré une autre patrie
et dans l'adieu aux oiseaux
nous avons progressé.
Nous étions espace pour leurs malheurs
et comme eux nous sommes partis.
 Toute chose est chemin.'...

Riche idée, à Orphée/La Différence, de rééditer dans la collection dirigée par Claude Michel Cluny ce précieux petit volume bilingue, soigneusement traduit par Anne Wade Minkowski et d'abord paru en 1991. Il nous livre la quintessence du travail du célèbre poète syro-libanais, né en 1930, et dont l'oeuvre compte en traduction française quelque vingt volumes. "J'ai perçu, écrivait Jacques Lacarrière dans sa préface, la parole et l'appel d'un errant véritable, les chants d'un pèlerin soucieux du seul pèlerinage."
Jean-Marie Perret.

Adonis, Chronique des branches, traduit de l'arabe par Anne Wade Minkowski, et présenté par J. Lacarrière, Orphée/La Différence, 2012.

samedi 14 juillet 2012

Michel Baglin


'Je rends grâce aux nuits qui n'ont plus d'heures, / aux nuits que l'on pousse à force de cigarettes et d'alcools / jusqu'au coeur chaviré, aux confessions bêtes, aux bégaiements de l'innocence retrouvée, / quand le monde comme il va ne saurait plus nous aller, / quand la langue chargée de régler les additions / bafouille l'humanité avec des mots qui penchent'...
De chair et de mots est une anthologie personnelle orchestrant des extraits significatifs des publications poétiques de ce Toulousain d'adoption, rompu à l'exercice de la plume de par son métier de journaliste. Ce nous vaut une visite heureuse, plus qu'un catalogue. Presque 40 ans de poésie défilent ainsi, depuis Déambulatoire, Chambelland, 1974, jusqu'à L'adolescent chimérique, 2007... En passant par Les mains nues, préfacé par Jérôme Garcin - et qui reçut le prix Max-Pol Fouchet - L'Age d'homme, 1988. Ou encore Les chants du regard, poèmes sur 40 photographies de Jean Dieuzaide, Privat, 2006 : 
'Cheval de trait. Il connaît la charrue, la terre levée, le champ derrière lui qui fume au premier froid. Comme il sait l'été, ses sueurs et ses gerbes, le tourbillon des foins au vent de sa crinière, les tombereaux de pierre à déplacer. Et dans ses muscles les mêmes chemins, qui toujours montent'...
Mais c'est l'Alcool des vents (Le Cherche-Midi, 2004; Rhubarbe, 2010) qui brille ici, encore et toujours, d'un éclat particulier :
'Je rends donc grâce à ces riens qu'on appelle escales, / qui furent des haltes, des bivouacs, et resteront fragments, / qui argumentent quand même en faveur d'un feu latent, / d'une traînée de poudre, d'un fil aussi ténu que corde sensible. / A cette ivresse qui persiste quand tout déchante et dont je ne connais pas la cause, / qui vient de la mer sans doute, de très loin par le sang, la rime, l'obscur vertige / et que je nomme l'alcool des vents, faute de mieux'...
Un lyrisme vigoureux qui rend hommage aux grandes facondes des Segalen, des Claudel et des Perse, sans oublier Cendrars et quelques uns des grands diseurs populaires.
Jean-Marie Perret.


On peut retrouver Michel Baglin sur son site : http://revue-texture.fr/


Michel Baglin, De chair et de mots, Le Castor Astral, 2012

jeudi 9 février 2012

Henry Bauchau


'A Paris, j'ai vécu de travaux et d'écoute
Bousculé par le temps, transpercé par les songes
Les rires d'anciens dieux parfois dans les passages
De l'imagination profonde'...
Connaît-on un autre poème qui traduise avec autant de simplicité une expérience de psychanalyste - l'expérience des autres, l'expérience d'une vie ?
'Salut à l'imagination, celle qui vient d'ailleurs
Et murmure à l'oreille son chant d'oiseau céleste
Le chant désenchaîné du peuple du désastre'...
Peut-être avait-on oublié qu'Henry Bauchau, avant de devenir le romancier d'Oedipe sur la route et de l'Enfant bleu, avait commencé par publier des poèmes (Géologie, prix Max Jacob, Gallimard 1958) et que tout cela fut réuni il y a peu.
'Peuple caché, confus, cherchant l'amour, cherchant le sens
Du pas dévasté des sans route
Son espérance a pris ma main
Avec ses yeux qui clignent et ses passages à l'acte
Et comment oublier l'extravagant visage
qui m'a choisi, formé, défoncé sur la route ?'
Ainsi s'achève 'Le désenchaîné' (septembre 2010), la plus surprenante (dans sa simplicité) des 24 pièces composant 'Tentatives de louange', qui apparaît donc comme un supplément à la 'Poésie complète' de cet écrivain peu commun, né à Malines en 1913.
Jean-Marie Perret.
  • Tentatives de louange, Actes Sud, 2011
  • Poésie complète, Actes Sud, 2009



dimanche 10 juillet 2011

Gérard Noiret



Puisque nous connaissons tous deux la brisure
lait brutal dans le thé que mes paroles te soient
vent du soir qui évapore les dernière gouttes
du mouvement

Qu'elles imprègnent ta salive de myrte et
déposent ta rêverie avec ce frisson de mer à 20 h
quand s'y émeut la pesanteur quand
les poissons justifient leur symbolique

Que mes paroles te soient vent du soir et vent
du soir ne courbe pas même l'herbe sève jaillie
Oui vent
juste tout juste préoccupé d'affraîchir
mon essentielle, les lèvres de la durée ...

Un numéro d'une ancienne revue nous permet de renouer le fil Gérard Noiret : "Les cahiers de Vagabondages", n°16, janvier 1980. En nous excusant pour la disparition d'espacements bien réglés dans l'original, que le logiciel ne permet pas. Belle suite quoi qu'il en soit destinée à un ensemble dont le titre serait "Banlieue pauvre".

A toi au bout de mes veines et toi flamme prise
dans forme de souffrance braise métaphorique
de ton quotidien tu étouffais
A nos souffles unis d'instant ce fut

Ivresse de sarments Ivresse de nuées
au même soleil levant meubles réactivés
ivresse d'angles de rythmes en surface d'instant
de fut ivresse d'instincts soudaine

Prolifération dans le mouvement D'instinct ce fut
ivresse d'instants subtil effort de
dilatation qu'imposent au présent tes prunelles,
subit effort d'activation qu'impose
aux rayons ton battement...

On annonce la parution imminente, chez Obsidiane, d'un nouveau livre de poèmes. En attendant, profitons des critiques de poésie que Gérard Noiret procure de nouveau, régulièrement, à La Quinzaine Littéraire. Bon prétexte pour ouvrir l'excellent bimensuel de Maurice Nadeau, dont nous fêtions récemment le centenaire.
Jean-Marie Perret.

dimanche 3 juillet 2011

Isabelle Garron


moi en sueur .identique à cette heure dont je
parle je pus n'avancer
qu'un corps

un corps après l'autre
a fool] qui de temps
en temps renâclait

en plein air - et à zone
trop découverte
aussi

Isabelle Garron ne fait rien pour ne pas nous surprendre... Disons que la surprise n'est pas son propos, mais disons qu'en même temps elle fait partie du jeu. Toute céramique réussie est surprise. Tout tableau qui s'impose à nos yeux est surprise. Ici, la surprise est à la hauteur de ces minuscules énigmes qui construisent un texte clair en somme : effet de la personne ayant à traverser une troupe nombreuse de ses semblables.

un petit fagot de bois jeune
posé devant la porte
des lieux saints

pour déneiger les semelles
de vos chaussures
crottées

je me souviens de ce geste
régulier de pauvres
gens
Ici moins d'énigme sans doute - mais il s'agit d'un souvenir qu'il faut bâtir, c'est un fil à tirer. Ainsi de pièce en pièce s'assemble le riche "Corps fut", d'Isabelle Garron, paru chez Flammarion en février 2011. D'énigmes en clartés, d'effets de corps à effets de foule, comme de l'ancien enfant qui vibre encore dans nos tréfonds...

D'autres extraits sur la page de Droit de Cités. Sur le même livre voir l'article important de Gérard Noiret dans La Quinzaine littéraire 1039 – du 1er au 15 juin 2011. Voir aussi, sur l'auteure, Poezibao et Terre de Femmes.
Jean-Marie Perret.

mercredi 15 décembre 2010

Jean Follain



De même substance
semblent la feuille, la pierre
le pas qui s'entend seul;
en comprimant sa poitrine
de ses bras gracieux
la fille d'une nuit chaude
s'oblige à s'asseoir et dormir
un moment sur son épaule nue
l'oiseau bat de l'aile
avant de rejoindre
la hutte où vit l'inconnu
aux yeux grands ouverts.
(Plein jour)
On a tort de ne pas lire Jean Follain autant qu'il faudrait. C'est une poésie gorgée de vie. La vie matérielle y fait suffoquer l'esprit, on est pris dans la tourmente d'être-là, le désir y est beau comme un soleil et l'ombre s'y range sous les choses.
Certes, Jean Follain doit beaucoup à Pierre Reverdy, sa lecture nous en convainc : mais il fait encore autrement. On s'étonne qu'il soit resté insensible au surréalisme, mais ayant bu le lait de ses précurseurs, il savait déjà tout cela. Alors il nous faut maintenant soit ses oeuvres complètes, soit un bon gros livre rassemblant ses meilleurs recueils...

Ce jour-là une femme dit :
Qui veut me porter mon fils
il est lourd et la nuit revient.
O temps des légumes terreux
rouges ouverts
des navets vineux
dans un jardin bordé d'épines
sous un ciel de silence accepté
temps que je n'ai plus
pourtant ce monde reste réel
et j'aime à voir sa beauté.
(Plainte)
Deux poèmes de "Appareil de la terre", Gallimard, 1964.
Pour la Poésie,
Jean-Marie Perret.